Pendaisons, horreurs de la guerre en cartes postales

Tous ceux qui s’intéressent aux cartes postales n’ignorent pas que ces petits rectangles de carton de 1914 à 1918 ont mené leur propre combat sous forme de propagande. Au nom d’un patriotisme exacerbé on dénonce la sauvagerie, la couardise ou la bêtise de l’ennemi pour flatter son propre camp. C’est souvent le cas pour les cartes postales humoristiques.

En revanche, en France, quand la guerre que l’on croyait gagner en trois semaines commence à s’installer dans le temps, certains faits abominables furent connus. C’est alors que des intellectuels stigmatisent les bourreaux sanguinaires. On en trouvera un exemple avec les cartes postales ci-dessous extraits d’une série intitulée : « Les crimes allemands », illustrée par l’artiste Noel DORVILLE (Mercurey 1874 – Cosne sur Loire 1938) qui collabora entre autres au journal l’Assiette au Beurre.

Ces cartes postales sont au format double. Elles comportent un texte qui explique le dessin. Toutes mentionnent à l’encre rouge :

Ne pas envoyer ces cartes aux soldats sur le front pour éviter tout acte de représailles si elles venaient à être trouvées sur des prisonniers.

D’autres voix tentent de se faire entendre pour dénoncer la barbarie. C’est le cas d’un citoyen de nationalité Suisse, Rodolphe Archibald REISS, professeur à l’Université de Lausanne.

Carte postale représentant Rodolphe Archibald REISS.

L’auteur Zdenko LEVENTAL dans son livre consacré à Rodolphe Archibald REISS nous présente ainsi le personnage :

« REISS, criminaliste, devient combattant, au début sans armes classiques. Il est maître d’enquête sur les crimes de guerre. Plus tard il est aussi soldat, volontaire de l’armée Serbe. On peut le rencontrer sur maints champs de bataille. Appelé en Serbie pour faire des recherches sur les atrocités commises par les envahisseurs, il ne tarde pas à prendre fait et cause pour ce petit pays, en danger d’être anéanti. Après la guerre, en 1919, REISS donne sa démission de professeur à l’Université de Lausanne et se fixe définitivement à Belgrade. Malgré son éloignement, il était resté fidèlement attaché à Lausanne. C’est pourquoi le Conseil d’Etat VAUDOIS lui confère en juillet 1925 le titre de professeur honoraire de l’Université. » BISCHOFF termine sa nécrologie avec la définition suivante : « REISS était un homme de haute valeur scientifique, de renommée mondiale, au caractère loyal, désintéressé et foncièrement bon. »

Utilisation morbide des cartes postales :

Les présentations étant faites, nous pouvons maintenant nous livrer à la lecture d’un article du Professeur REISS, publié par la Gazette de Lausanne en date du 19 avril 1917 qui concerne les amateurs de cartes postales :

                  « L’industrie de la carte postale illustrée s’est beaucoup développée au courant des vingt-cinq dernières années. Les mauvais dessins en chromolithographie sont devenus de bonnes reproductions en phototypie, voire même en photogravure ou bien des photographies au bromure d’argent. C’est si commode la carte postale illustrée !  Elle perpétue si bien les évènements heureux et elle fixe d’une façon si parfaite les sites agréables !

On n’a plus besoin de se fatiguer les méninges pour la composition d’une longue lettre. On met son nom sur une belle carte illustrée et on y ajoute les salutations d’usage et le destinataire est content.

Les Austro-Hongrois semblent être des fervents adeptes du carton illustré, mais ils choisissent des sujets plutôt macabres. Ils utilisent la carte postale pour « immortaliser » les pendaisons qu’ils exécutent. Nous possédons maintenant toute une série de cartes postales Austro-Hongroises soigneusement tirées au bromure d’argent, qui représentent des exécutions capitales par pendaison. Et qu’on ne croit pas qu’il s’agit là de cartes faites par un seul individu, maniaque des scènes macabres ; ces cartes furent trouvées sur trois officiers et leur facture montre qu’elles sont de provenance différente.

Des pendaisons en série :

La première, qui est tombée entre nos mains, représentant la pendaison de six citoyens à Krouchevatz, en Serbie envahie, fut trouvée sur un officier Allemand tombé devant Monastir. La seconde a été ramassée par le soldat Serbe DOUCHAN VOUDEYKOVITCH sur le sous-lieutenant tué Bernhard WEWENINTCH, chef de la 6ème  Compagnie du 2ème Bataillon du 11ème Régiment de grenadiers Prussiens à la cote 1050, dans la montagne du Tchuke.

Cette dernière reproduit la pendaison de huit citoyens de Jacodina, en Serbie envahie. Enfin la dernière trouvaille, faite sur un officier Autrichien capturé du côté du lac d’Ochrida, est encore plus importante : ce sont dix cartes postales représentant l’exécution par pendaison de paysans et d’un pope à Aftovatz, en Herzegovine, donc sur territoire Autrichien, mais peuplé de Serbes. Sur ces cartes, qui datent de Mars ou Avril 1916, on voit toutes les phases de cette mise à mort affreuse.

L’une reproduit le départ du village. Les condamnés à mort paraissent indifférents. La seconde montre le peloton d’exécution précédé de deux officiers. Puis on assiste à tous les détails de l’exécution même. La cérémonie lugubre terminée, le colonel MANNITCH (le propriétaire des cartes a eu l’imprudence d’y inscrire le nom de ce colonel-bourreau) s’entretient avec ses officiers, devant les potences où pendent encore les victimes, et la conversation a dû être gaie, car tous rient avec une visible satisfaction. Une autre carte montre les suppliciés étendus sur le talus comme le gibier à la fin d’une chasse à courre. Enfin une dernière vue, faite avec un réel sens artistique, montre le lieu du supplice : ces huit potences, auxquelles pendent encore des victimes, se détachent sur le ciel où le soleil se cache derrière les nuages.

Cette manie de la carte postale de pendus est plutôt compromettante pour l’Autriche-Hongrie. Depuis longtemps nous avions dénoncé, nous basant sur des renseignements absolument sûrs en notre possession, le traitement inhumain que la double monarchie inflige au peuple Serbe en Serbie et dans les pays qui sont encore sous sa domination. La presse des centraux et de leurs vassaux, de même que certaine presse germanophile, nous ont appelé calomniateur, menteur, vendu. Aujourd’hui, les Austro-Hongrois nous fournissent eux-mêmes des documents démontrant d’une façon indiscutable que nous avions raison en signalant au monde qu’on tuait en Serbie envahie et qu’on exterminait la race serbe dans tous les pays encore au pouvoir des Austro-Hongrois.

Sur toutes ces cartes il n’y a pas qu’une seule potence, mais six, huit, et sept en trois endroits différents. Pour avoir besoin d’autant de potences à la même place on doit donc les utiliser très souvent, sans cela on se contenterait d’une seule machine à exécutions capitales, qu’en d’autres pays, après chaque usage, on cache soigneusement. Le nombre de potences indiqué sur les cartes postales raconte clairement le régime qui règne en Serbie envahie et en Herzegovine encore soumise au sceptre des HABSBOURG. Ces instruments lugubres qui se dressent partout là où il y a des Serbes sont devenus l’insigne de la domination Austro-Hongroise et les cartes postales qui les reproduisent, constituent un terrible réquisitoire contre ce régime.

R.-A. REISS ».

La rédaction de la Gazette de Lausanne ajoute :

Nous renonçons à commenter ces faits, suffisamment éloquents par eux-mêmes. Souhaitons seulement que cette macabre collection reste limitée à ces quelques spécimens – déjà trop nombreux – et se termine bientôt par la glorification des martyrs et le châtiment des bourreaux.

En dépit de cette dénonciation par la Gazette de Lausanne, la barbarie a poursuivi son chemin comme si de rien n’était. Voir ci-dessous cette carte photo datée manuellement du 26/05/1919 et  postée le même jour comme l’atteste le cachet de la poste.

Carte postale représentant des pendaisons et horreurs de la guerre.

De nos jours, les cartes postales sont en perte de vitesse. Elles n’ont même plus à dénoncer les horreurs de la guerre. Il suffit de regarder les informations du journal télévisé à 20 heures tous les soirs pour en avoir une idée. Et même si elles ne sont pas évoquées, il y a hélas, toujours des horreurs qui se perpétuent quelque part dans le monde.

Christian DEFLANDRE

Créateur - Animateur chez Musée de la Carte Postale
Au fil de mes recherches (historiques, géographiques, artistiques et dans bien d’autres domaines) j’ai découvert que chaque carte postale est une pièce d’un immense puzzle mettant en scène plus d’un siècle de l’histoire humaine ; l’ensemble constituant un véritable capital encyclopédique.

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