Les Cartes Postales au pays de la Galéjade

Pavillon galerie de la Carte Postale à Marseille en 1908.

Ci-dessus : A l’occasion de l’Exposition Internationale d’Electricité à Marseille en 1908, les cartes postales « trônent » dans un véritable temple qui leur est dédié ! Ce lieu semble au moins aussi fréquenté qu’une église le dimanche. Ah ! Comme nous aurions aimé nous y promener.

En poursuivant notre quête des « échos de l’Âge d’Or » de la carte postale, nous avons jusqu’à ce jour communiqué des articles de journaux dont la majorité était issue de la presse Parisienne. Nous avons le plaisir de vous faire découvrir ci-après un article paru dans le journal « LA VEDETTE », Revue politique, sociale et littéraire, publié à Marseille le 2 mars 1907, sous la plume de Louis SABARIN.

Rappelons que Marseille est une ville qui a marqué l’histoire de la Cartophilie, avec Dominique PIAZZA qui y réalisa en 1891 les premières cartes postales en phototypie Françaises.

Il est toujours intéressant de connaître les impressions ressenties par un journaliste éloigné de la presse Parisienne, car il reflète davantage le point de vue des Provinciaux. Cet article n’étant pas illustré nous avons souhaité l’agrémenter de quelques cartes d’époque :

Marie, marchande de cartes postales à Marseille.

Type de la rue : Marie la marchande ambulante de cartes postales. Edition GUENDE. A Marseille ; quand vous n’allez pas aux cartes postales, ce sont les cartes postales qui viennent à vous, même à l’heure de l’apéritif à la terrasse du bistrot.

LA CARTE POSTALE

Il est indéniable que le rôle de la carte postale, dans la vie contemporaine, est devenu de plus en plus important. C’est une petite reine à la fois tyrannique et charmante. Si menue, si légère, si fugitive, elle est arrivée à ce résultat énorme d’avoir presque supplanté la lettre ! Dame ! Elle s’accorde si parfaitement avec nos goûts d’existence à toute vapeur et le siècle XXème est si peu le siècle de l’expansion par correspondance ! Avouons-le : on vit si vite que l’on considère, comme une véritable affaire de temps, la rédaction d’une missive. La carte postale étant là, pour flatter nos paresses et servir nos commodités, on l’emploie neuf fois sur dix et le destinataire qui attend parfois dans l’anxiété, quatre longues pages de griffonnage intéressant ou de pattes de mouches bien aimées, en est réduit à subir de sommaires formules et des expressions télégraphiques !

Il est vrai que l’image atténue beaucoup ce que ce genre de correspondance peut avoir généralement de décevant. L’image est, d’ailleurs, la raison d’être de la carte postale. Dépourvue d’illustration c’est un bout de carton sans intérêt. Aussi, multiplie-t-on les sujets qui doivent enjoliver ou embellir la remplaçante très moderne, de ce que l’on appelle en un argot banal mais pittoresque : une « babillarde ». Tantôt, ce sont des vues et des paysages – et ça contribue fortement au développement de l’étude de la géographie en France – tantôt, des reproductions de tableaux ou de scènes célèbres, ou encore des portraits d’hommes du jour et de femmes en vedette, surtout des portraits d’actrices. Il y aurait même, à ce sujet, une statistique curieuse à élaborer : quelle et la comédienne ou chanteuse ou danseuse la plus demandée… en carte postale, à l’heure actuelle ? C’est un motif de gloire qui, ma foi, en vaut bien d’autres.

La carte postale illustrée a atteint, d’ailleurs, un tel progrès de perfectionnement, que souvent elle sort de la sphère ordinaire du « chromo », plus ou moins bien réussi, pour entrer dans le pur domaine de l’art. Il y a même une sorte d’aristocratie dans les « cartolina » comme les appellent si gracieusement les Italiens, et il existe des collections qui sont, à ce point de vue, de véritables petites merveilles de goût, d’élégance et bon ton.

Mais à côté de la gentille et pimpante carte postale qui peut être mise dans toutes les mains, existe la carte postale foncièrement malhonnête. Un chromo bête, c’est déjà fort déplorable, mais un chromo sale ! Or il y a beaucoup trop de ces horreurs étalées en plein jour, sous les yeux des passants. La plupart sont violemment coloriées, grossièrement dessinées ; d’autres, affichent des prétentions au goût et au luxe ; mais elles ne visent ensemble qu’un seul but : la gauloiserie sans esprit, l’obscénité pure. Le mal a subi, un peu partout des répressions, hélas ! Trop tardives. Naïf qui le croirait disparu. Il sévit encore et nous espérons bien qu’on ne taxera point de pruderie ceux qui souhaitent au règne de cette catégorie de cartes – propagandistes de laideur ou de vice – un prompt déclin.

La carte postale illustrée a, dans l’année, deux grands jours – quelque chose comme deux « galas », qui marquent l’intensité inouïe de sa vogue et comme son apothéose : ce sont le Jour de l’An et le 1er avril.

Carte postale de bonne année.

De plus en plus, en effet, on l’utilise pour traduire les vœux et souhaits traditionnels, à chaque renouvellement d’année. C’est même le signal d’une véritable avalanche des menus cartons dans les boites des facteurs, ployant sous des poids fantastiques.

D’autre part quelle forme plus piquante à donner aux « surprises » du 1 er Avril qu’une carte postale en guise du légendaire poisson de cette date ! Le mois prochain verra de nouveau, une gigantesque bouillabaisse de ces poissons-là. En d’autres termes la carte postale triomphera encore, le 1eravril 1907, à des milliers et des milliers d’aimables et plaisants exemplaires.

Carte postale du 1er Avril.

Ci-dessus : Cette carte postale de « Poisson d’Avril » fait référence à un célèbre Opéra-Comique de Louis CLAIRVILLE, Victor KONING et Paul SIRAUDIN, musique de Charles LECOCQ.

Mais du reste, chaque jour qui passe n’est-il pas un triomphe pour elle ? Nous disions qu’elle était une mignonne souveraine, gentiment dominatrice. Qui de nous n’est point, peu ou prou, son sujet et ne lui accorde un hommage confiant ? Nous l’aimons certes, pour le mode de correspondance rapide et facile qu’elle propage, mais peut-être aussi parce qu’elle nous traite comme de grands enfants et… nous offre des images !

Louis SABARIN.

L’auteur de ce texte témoigne de la vitalité du marché des cartes postales à Marseille. S’il leur consacre cet article, c’est qu’il a pris conscience de l’importance de la place qu’occupent les cartes postales dans la vie quotidienne de ses contemporains. Il suggère un concours qui aurait pu être amusant, à savoir qu’elle est la vedette la plus demandée en carte postale ? Cette idée n’a pas eu de suite. C’est dommage, on aurait pu découvrir quelle était la personnalité la plus appréciée au pays de la galéjade.  Il dénonce l’abondance des cartes postales grivoises et obscènes. Or si ces cartes existaient, c’est qu’il y avait un public qui en était friand (à Marseille, comme ailleurs). Enfin en parcourant cet article jusqu’au bout, on comprend pourquoi, aujourd’hui, les collectionneurs peuvent  découvrir de nombreuses cartes postales de « poisson d’Avril » dont l’usage a complètement disparu même dans la ville fameuse pour sa bouillabaisse et dont le port fut bouché par une très grosse sardine.

Carte postale de 1er Avril.

Christian DEFLANDRE

Créateur - Animateur chez Musée de la Carte Postale
Au fil de mes recherches (historiques, géographiques, artistiques et dans bien d’autres domaines) j’ai découvert que chaque carte postale est une pièce d’un immense puzzle mettant en scène plus d’un siècle de l’histoire humaine ; l’ensemble constituant un véritable capital encyclopédique.

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